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CFA Berlin

Le musée participatif (1/3) : état des lieux

En raison de mes engagements pour l’année universitaire 2011-12, j’ai du renoncer au projet de commencer une thèse en muséologie. J’ai donc décidé de publier ma note d’intention – très peu diffusée jusqu’à présent – en trois billets distincts. Le titre complet de mon projet est « Le musée participatif : dimensions sociales, collaboratives et participatives de la médiation culturelle à travers les outils numériques ». J’espère que ces quelques éléments de réflexion permettront de nourrir le débat sur le numérique au musée et les formes émergentes de médiation qui y sont liées.

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Alors qu’internet et les réseaux sociaux ont pénétré la majorité des domaines professionnels, l’ensemble des couches sociales et modifié en profondeur nos rapports sociaux, les musées et les institutions culturelles ne font pas exception. De nouveaux outils (smartphones, tablettes, médias sociaux, numérisation des contenus) facilitent les échanges, le dialogue et la production de contenus par des communautés d’amateurs activement impliqués (Wikipédia, blogueurs, chercheurs, adhérents, fans, followers). De nouveaux usages naissent et transforment les pratiques traditionnelles de communication, de consommation et de création, remettant en question les frontières entre amateurs et professionnels, experts et passionnés. La culture de l’open source, propre à l’informatique, a contaminé la technologie dans son ensemble et s’étend aujourd’hui aux politiques de la ville, à l’urbanisme, à l’information avec l’open data, n’oubliant pas le musée sur son passage.

Les institutions culturelles sont confrontées à l’impératif d’un changement dont on ne mesure pas encore toute l’ampleur. Plusieurs s’essaient aux réseaux sociaux en ouvrant des pages sur Facebook ou des comptes sur Twitter sans forcément comprendre les usages et la culture de ces plateformes. En outre, si la présence d’outils de médiation audiovisuels et numériques à l’intérieur des musées n’est pas nouvelle, les terminaux numériques nomades modifient les rapports entre la visite physique et son prolongement numérique. Face à cette trinité de nouveautés (nouveaux outils, nouveaux usages, nouvelle implication du visiteur), plusieurs questions se posent : quels intérêts les musées ont-ils à développer ce type d’outils ? En quoi cette « médiation 2.0 » diffère-t-elle des techniques de médiation traditionnelle devant les œuvres ? Quel rapport peut-on établir entre la visite physique de l’institution et le prolongement qui peut en être fait sur des plateformes numériques ? Comment évaluer la qualité des contenus lorsqu’ils sont conçus en collaboration avec des visiteurs ? Comment mesurer l’efficacité de ces nouvelles pratiques en terme de retour sur investissement (temps, matériel, humain) ? Techniquement, matériellement, quels sont les avantages et les inconvénients du musée participatif ?

Plus largement, c’est la question de l’avenir du musée qui se pose, face aux pratiques du numérique : comment l’institution muséale peut-elle évoluer ? Se dirige-t-on vers de nouvelles plateformes d’échange ou des lieux-média d’un nouveau genre dont les frontières encore floues se dessinent actuellement ? Le présent projet de recherche se propose d’étudier les évolutions de la médiation muséale à la lumière de ces nouvelles pratiques sociales et permettra de questionner le passage annoncé du musée-cathédrale au musée-Légo©.

État des lieux

Dans un premier temps, il convient de définir les termes de la présente recherche. On entend social comme défini par les médias sociaux du web 2.0, qu’ils soient personnels (Facebook, Twitter) ou professionnels (LinkedIn, Viadeo) : la création d’interactions entre membres d’une même communauté qui se reconnaissent pairs. La notion de collaboratif doit être comprise comme la possibilité d’ouvrir des partenariats entre les institutions elles-mêmes, entre les institutions et les publics, ainsi qu’entre les publics, réunis autour d’un même intérêt pour le musée. Elle intègre également le principe du crowdsourcing, l’intelligence du groupe. Enfin, la dimension participative évoque l’implication des visiteurs dans la création de contenu entourant le discours de l’institution. Dans un article du C/Blog, Florence Belaën établissait le constat suivant : « La posture des institutions muséales n’est plus seulement de diffuser du contenu mais d’intégrer les multiples paroles et d’organiser, en tant que plateforme d’échanges, les différentes interactions et rencontres. Modification des postures et des pratiques, modification du statut des publics : ce ne sont plus des publics à qui on s’adresse et auxquels on offre du contenu mais des publics experts qui participent à la coproduction du contenu. »

Aquarium de La Rochelle

Aquarium de La Rochelle

Une première recherche a permis d’identifier quelques sources qu’il conviendra d’étudier dans le cadre de ce travail : un essai qui aborde le thème du musée participatif, un document prospectif et plusieurs études chiffrées. L’ouvrage The Participatory Museum de Nina Simon propose la définition d’une muséographie innovante et résolument tournée vers le visiteur. La scénographe américaine répertorie cinq étapes, de l’accès au contenu à l’affirmation de l’institution comme lieu social : dans un premier temps, le visiteur consomme le contenu (la découverte), puis il interagit avec lui (l’interaction) et voit ses propres actions intégrées dans un réseau (la participation). Il entre ensuite dans une phase d’échanges avec d’autres visiteurs et avec le personnel du musée (la collaboration). Pour finir, l’institution muséale devient un véritable lieu d’échanges et de rencontres. Nina Simon conçoit la relation au contenu comme la base de la participation, puisqu’elle décrit une institution participative comme « a place where visitors can create, share, and connect with each other around content » (un endroit où les visiteurs peuvent créer, partager, échanger ensemble autour du contenu). Au lieu de livrer le même contenu à tout le monde, le musée participatif rassemble et partage des contenus divers, personnalisés et évolutifs, co-conçus par les visiteurs. Le musée participatif n’est plus à propos d’une thématique ou adressé à un type de public, il est créé et administré avec les visiteurs. Cette définition n’est pas sans rappeler la volonté d’implication des populations locales qui a présidé à la création des écomusées par Georges-Henri Rivière dans les années 1960. Une étude plus approfondie de ce concept permettra sans doute de mettre en avant des points communs et les différences entre les deux approches (musée participatif et écomusée).

Initié par le New Media Consortium d’Austin, The Horizon Report est un document prospectif qui étudie les tendances des technologies numériques et leur adoption par le grand public. The 2010 Horizon Report: Museum Edition traite exclusivement du musée à travers l’étude de six tendances émergentes, classées par horizon d’adoption : le mobile et le web social (d’ici moins d’un an – on observe que cette dernière tendance est actuellement en cours de déploiement dans bien des musées, comme l’indique la politique de la Tate sur le web social illustrée dans Tate Social Media Communication Strategy 2011-12 par Jesse Ringham), la réalité augmentée et la géolocalisation (d’ici deux à trois ans), enfin le web sémantique et les interfaces homme-machine à caractère kinesthésique (d’ici quatre à cinq ans). L’étude de ce document pourra se révéler une source riche d’informations et d’orientation pour le présent projet de recherche, même s’il aborde principalement les aspects techniques et technologiques de la question, plus que les enjeux de la médiation.

Installation de Rafael Lozano-Hemmer, La Gaîté Lyrique, 2011

Installation de Rafael Lozano-Hemmer, La Gaîté Lyrique, 2011

Justement, l’une de ces tendances, l’usage de solutions mobiles dans la médiation muséale est mise en évidence par plusieurs études en France comme à l’étranger (voir à ce propos le mémoire de master 1 de Clélia Dehon, Le téléphone portable, nouvel outil de médiation dans les institutions muséales françaises, le blog de Charles Outhier ou encore la plateforme développée par Nancy Proctor). Une conférence en ligne entièrement consacrée à ce sujet, Museums & Mobile, a été créée par Loic Tallon et Jonathan Finkelstein. Majoritairement conduite par des intervenants nord-américains et britanniques, elle s’appuie sur les résultats du sondage réalisé par Tallon et Finkelstein auprès de 738 répondants, dont 30% ont indiqué avoir développé une offre de médiation mobile (qu’il s’agisse d’audioguide classique ou d’applications sur terminaux mobile – smartphones ou tablettes), 23% ont indiqué ne pas avoir d’offre mobile actuellement mais y travailler et enfin 36% des répondants ont indiqué ne pas avoir d’offre sur mobile et ne pas prévoir d’en développer pour le moment. Un autre sondage réalisé par BulkyApps, révèle que 23% des musées français sont présents sur les mobiles et 12% ont un projet d’application mobile en cours de développement. La majorité des projets réalisés sont des applications institutionnelles (61,5%), qui proposent souvent un accompagnement à la visite et des informations pratiques. Les autres sont des applications de référencement (vitrines sans fonctionnalités) et, dans une moindre mesure, des versions mobiles du site web. On constate donc que, malgré certaines réticences liées à la nouveauté de l’outil et à des questions budgétaires, l’usage de dispositifs mobiles est un procédé de médiation en plein essor.

À suivre, Le musée participatif : quelques initiatives.

© Jean-Pierre Aube

Mes expositions de l’automne 2011

Tout comme Diane Drubay sur buzzeum et en attendant les suggestions de CarpeWebem, je vous propose un petit tour d’horizon des expositions à voir à la rentrée, à mon humble avis. Au programme : design graphique, photographie, installations interactives, art contemporain, à Paris et à Montréal.

Le Mois de la Photo de Montréal

Lucidité © Mois de la Photo de Montréal, 2011Comme tous les deux ans à l’automne, Montréal accueillera le Mois de la Photo du 8 septembre au 9 novembre. Cette année, c’est le thème Lucidité, vues de l’intérieur qui a été choisi sous l’impulsion de la commissaire invitée Anne-Marie Ninacs. Pour l’avoir fait en 2009, je ne peux que vous conseiller ce superbe festival qui propose un programme de 25 expositions réparties dans 14 lieux (intérieurs et extérieurs), un colloque, une publication de qualité et un programme éducatif. Et tous les événements sont gratuits, ce qui n’est pas le cas de tous les festivals de ce genre.

« Trackers », Rafael Lozano-Hemmer à la Gaîté Lyrique, Paris

"Frequency and volume" © Rafael Lozano-HemmerAprès la belle découverte de Matt Pyke au printemps dernier, j’attends avec impatience de voir les 12 installations de Rafael Lozano-Hammer, artiste mexicain installé à Montréal, qui seront présentées à la Gaîté Lyrique du 30 septembre au 6 novembre 2011. Le descriptif de l’exposition est pour le moins alléchant :

« Les œuvres utilisent les techniques de surveillance pour entraîner le visiteur dans leur danse : capteurs infrarouges, systèmes d’enregistrement, puissants projecteurs, scanners radioélectriques. La technologie est au cœur de la démarche de Rafael Lozano-Hemmer et vise à intégrer dans l’oeuvre l’information émise par chaque individu. »

« WAT », Trafik à la galerie Anatome, Paris

Scénographie et communication visuelle de "Muséogames" au CNAM © Trafik, 2010.La galerie Anatome présentera le travail du studio lyonnais Trafik  à travers l’exposition « WAT? Who are they?/We are Trafik?/Who are Trafik? », du 5 octobre au 10 décembre 2011. Programmateurs, graphistes, designers, magiciens du pixel autant que du papier, oeuvrant pour les grandes marques de luxe mais aussi créateurs d’installations interactives : il me tarde de découvrir le travail de ce collectif de Frenchies reconnus internationalement.

La Triennale québécoise 2011, Montréal

© Jean-Pierre AubeDu 7 octobre 2011 au 3 janvier 2012, le musée d’art contemporain de Montréal accueillera la deuxième édition de la Triennale québécoise. Après « Rien ne se perd, rien ne se crée, tout se transforme » en 2008, « Le travail qui nous attend » sera l’occasion de découvrir 50 jeunes artistes en activité, québécois ou vivants au Québec, exposés à côté des grands noms. Mais qui a dit « C’est pas demain qu’on verra ça à Paris… » ?

Stefan Sagmeister aux Arts Décoratifs, Paris

© Stefan SagmeisterDu 13 octobre 2011 au 19 février 2012, Les Arts Décoratifs (collections de la Publicité) reçoivent une exposition présentée par le musée de Design et d’Arts Appliqués (Mudac) de Lausanne au printemps dernier, « Stefan Sagmeister, another exhibition about promotion and sales material ». Ce sera l’occasion de (re)découvrir le travail sensible, souvent drôle et décalé de cet Autrichien exilé à New York, qui a beaucoup travaillé pour la musique et les arts vivants (voir le site de son studio).

Et toujours…

Hussein Chalayan aux Arts Décoratifs (collections de la Mode) jusqu’au 13 novembre, « Paris-Delhi-Bombay… » au Centre Pompidou jusqu’au 13 septembre (lire ma note) et « Maya, de l’aube au crespuscule » au Musée du Quai Branly.

Designer's Days

Idées sorties pour le weekend !

Au programme ce weekend, les designer’s days qui ont commencé hier, le début de Futur en Seine, les derniers jours de Monumenta 2011 et l’ouverture de Public Domaine à la Gaîté Lyrique.

Les Designer’s Days

Les Designer’s Days ont commencé hier et durent jusqu’à lundi (le 20). Cette année, le programme est chargé : hier soir, c’était les cocktails rive gauche (avec les grands noms du mobilier : Cassina, Cappellini, B&B ou encore Kartell) ; ce soir, ceux de la rive droite (avec Sèvres Cité de la Céramique, la Fondation Ricard et l’Institut Suédois), ainsi que plusieurs ateliers et visites tout au long du weekend. Dans ce programme dense, j’ai repéré deux tables rondes : la première sur la responsabilité sociale du design à l’IFM, demain samedi à 10h, la seconde, « Parlons du projet » à la Chambre de Commerce et de l’Industrie de Paris, lundi à 9h30.

Futur en Seine

Futur en Seine 2011 Ce weekend commence aussi le festival Futur en Seine, un événement de taille qui proposent des conférences, des expositions et des soirées rassemblés autour de la baseline  « le futur, vous le voulez comment ? ». Cinq thématiques seront développées : le futur de la vie, le futur de la musique et de l’image, le futur des communications, le futur de la création et le futur de la ville. Difficile de choisir entre des table-rondes très prometteuses, qui annoncent des intervenants de qualité. Pour commencer, je vous suggère la conférence autour du FabLab organisée par l’IRI (lundi 29, 17h au Centre Pompidou) et l’expérimentation Blinkster(mercredi 22, 18h au Centre Pompidou). Vu la taille du festival, j’aurai l’occasion d’en reparler.

Monumenta 2011

OrsayCommons à la Monumenta © Lorena Biret

OrsayCommons à la Monumenta © Lorena Biret

C’est l’événement arty du printemps, la Monumenta 2011 qui laissait les clés du Grand Palais au britannique Anish Kapoor. Après un mois d’événements (dont une spéciale OrsayCommons), la manifestation se termine la semaine prochaine, jeudi 23 juin pour être précis, alors profitez-en pour (re)vivre cette expérience unique, physique autant qu’artistique, touchante, envoûtante qu’est Léviathan. Et n’oubliez pas de participer au concours organisé sur le tumblr de la manifestation avec textes et/ou vos photos.

Public Domaine

Enfin, ce samedi commence la nouvelle manifestation de la Gaîté Lyrique, Public Domaine. Plus qu’une exposition, Public Domaine explore l’influence de la culture skate sur la musique, le graphisme, le cinéma, la photographie, la mode et le jeu vidéo à travers des concerts, des événements et une rampe de skate devant la Gaîté. Là encore, j’aurai l’occasion d’en reparler cet été.

Si la vidéo ne s’affiche pas, cliquez ici.

"Tara" de Ravinder Reddy, 2004

« Paris-Delhi-Bombay… » au Centre Pompidou

"Tara" de Ravinder Reddy

"Tara" de Ravinder Reddy

Du 25 mai au 19 septembre, le Centre Pompidou présente Paris-Delhi-Bombay… L’exposition, non linéaire, est constituée de six zones thématiques articulées autour d’une place centrale, définie dans le dépliant comme un « espace documentaire instructif au coeur de l’exposition ». Ces thèmes, la politique, la religion, l’urbanisme et l’environnement, le foyer, l’identité, l’artisanat ont pour but d’éclairer le visiteur sur l’Inde, à travers les échanges entre plasticiens indiens et français. La majorité des pièces ont été réalisées spécialement pour l’exposition.

Passées les généralités – « l’Inde est le deuxième pays le plus peuplé de la planète, la plus grande démocratie du monde et un acteur économique majeur » – le dépliant nous apprend que l’ambition de l’exposition est de « faire découvrir la société et la création contemporaines indiennes, mais aussi de favoriser le dialogue, de susciter les échanges, de tisser des liens durables entre nos deux cultures. »

Parmi les 50 artistes français et indiens réunis dans l’exposition, une douzaine a retenu mon attention. Trois installations de grand format ouvrent l’exposition : avant l’entrée Draps-peaux hybridés d’Orlan, un mélange des drapeaux français et indien fait en sequins brillants, technique utilisée pour des panneaux publicitaires en Inde. Puis vient My hands smell of you, 2010-2011, un impressionnant mur de déchets numériques, de Krishnaraj Chonat qui questionne les rapports Nord/Sud alors que les pays développés se débarrassent de leur déchets dans les pays émergents. Enfin, trônant au centre de la rotonde, Tara de Ravinder Reddy, sorte de tête moai qui représente une femme apprêtée, maquillée et soigneusement coiffée, en hommage à la femme indienne contemporaine.

Urbanisme et environnement

Hema Upadhyay rend hommage aux habitants du bidonville de Dharavi.

Hema Upadhyay rend hommage aux habitants du bidonville de Dharavi.

Dans Think Left, Think Right, Think Low, Think Tight (2010), Hema Upadhyay reconstitue le bidonville de Dharavi, l’un des plus grands au monde, et crée un sentiment d’oppression pour le spectateur qui passe entre deux murs saturés de ruelles et de maisonnettes faites de matériaux recyclés, de jouets, d’objets divers. Avec Delhi Cold Storage (notes et hypothèses de travail), Alain Bublex propose de belles prises de notes photographiques sur le système D en Inde avec un accrochage de qualité qui joue la simplicité.

Religion

Avec Inde au noir (2008-2011), Stéphane Calais propose une belle œuvre à la fois graphique et politique : douze dessins de grande taille, encres noires sur papier blanc qui représentent des fleurs et un ballon pendu, faisant références aux pratiques meurtrières de la secte Thug.

Juste à côté avait lieux une performance de Nikhil Chopra, dont j’ai pris une rapide photo visible dans la galerie en fin de ce billet, mais face à la foule amassée devant l’alcôve, je ne suis pas resté. Plus loin, une importante pièce de Gilles Barbier, devant laquelle je ressens toujours le même perplexité.

Loris Gréaud, pour sa part, présente une pièce splendide, The Bragdon Pavilion (2011), une véritable expérience numérique qui sollicite à la fois l’ouïe, la vue et le corps dans son ensemble et qui relie performance graphique et pertinence thématique. Je vous invite à vous pencher sur la notice de l’oeuvre si vous souhaitez connaître l’origine et le propos. Pour ma part, je préfère m’en tenir à l’émotion qu’elle provoque en moi : contemplation graphique, hypnose musicale, voyage mystique-numérique.

Foyer

Avec Ali Baba (2011), Subodh Gupta évoque la question de la faim en Inde, face à la surconsommation en Occident. On ne peut pas vraiment rester de marbre l’accumulation vertigineuse d’ustensiles de cuisine – casseroles, louches, boîtes diverses – qui remplissent une pièce du sol au plafond. Je ne sais pas si c’est intentionnel, mais la ressemblance avec certains rayonnages d’Ikea ne fait qu’ajouter au malaise. Plus loin, le duo Thukral & Tagra présente trois pièces sur la sexualité qui mêlent subtilement images traditionnelles et prévention face au VIH, dans un pays où le sexe reste un puissant tabou.

"Frontières/Pakistan" (2010) d'Alain Declerq

"Frontières/Pakistan" (2010) d'Alain Declerq

Artisanat, politique

Avec Freedom is everything (2007) Sakshi Gupta détourne les codes classiques du tapis artisanal indien, réinterprété avec de lourdes pièces de métal provenant de voitures, allusion à l’industrialisation rapide de l’Inde. Œuvre éminemment politique, Alain Declerq dessine les frontières qui séparent l’Inde et le Pakistan avec 12 500 impacts de balle.

Identité

À mon sens, la partie la plus riche de l’exposition est la thématique Identité. L’espace s’ouvre sur trois pièces de Pushpamala N. en collaboration avec le studio Harcourt, qui propose des réinterprétations d’œuvres de l’histoire de l’art français : Marianne guidant le peuple ou figures d’Ingres.

Puis deux ensembles d’oeuvres de Tejal Shah sur les hijra, une communauté à la fois vénérée et crainte. Le premier groupe est constitué de trois photographies mettant en scène une héroïne hijra dans une sorte d’épopée mythologique. Le second est composée d’une photographie, d’un film vidéo et d’un ruban de LED. L’image, d’une violence difficilement soutenable, montre une hijra à terre, visiblement battue et à ses côtés un policier debout, urinant. La bande de LED diffuse le récit d’une hijra victime d’une agression tandis que sur le film, son visage tuméfié témoigne là encore de la violence dont elle a été la victime. Le contraste saisissant entre l’esthétique kitsch de la première série et l’installation bien plus dure est à la fois émouvant et éprouvant.

Avec Sun City (2010-2011), Sunil Gupta mets en scène la double vie d’un jeune gay indien qui vit à Paris, perdu entre une vie de couple paisible le jour et une vie sexuelle intense la nuit. Les 16 images qui composent ce roman-photo montrent des scènes très posées, qui laissent peu de place à la spontanéité. Gupta propose une photographie crûe et colorée, qui évoque plus les scènes de genre picturale que le photo-reportage.

Dans une grande pièce, Bharti Kher présente une impressionnante installation de miroirs brisés, Reveal the secrets that you seek (2011). Symboles d’une rencontre violente entre Inde et France, ces miroirs sont des reproductions d’originaux du Palais de Versailles, cassés et recouverts de bindi, sorte de gommette forte de symbolique dans la culture indienne, qui dessinent des motifs par répétition.

Pictogrammes pour différencier les zones thématiques

Pictogrammes pour différencier les zones thématiques

Scénographie et aspects techniques

En terme de scénographie, l’usage des pictogrammes symbolisant les différents espaces liées aux 6 thématiques me semble très efficace. Chaque oeuvre bénéficie d’une fiche qui contient les informations d’un cartel basique (dimensions, matériaux, année de production, collection et/ou statut d’inventaire), ainsi qu’un commentaire permettant d’en apprendre davantage sur la démarche de l’artiste et sur la place de l’oeuvre dans son travail. L’ensemble des informations est bilingue français/anglais.

Techniquement, j’ai remarqué des enceintes plates situées au dessus des vidéos, qui permettent de proposer un son directif très efficace : placé en dessous, on entend clairement la bande son, mais dès qu’on en éloigne elle ne parasite pas le reste de la visite. En revanche, dans la rotonde centrale, les textes sont en gris sur un fond orange, ce qui est peu lisible (vibration optique garantie) et demande de s’approcher du mur.

Vous pouvez retrouver le livetweet sur Twitter avec le hashtag #PaDeBo. Ci-dessous, la galerie photo sur Flickr, qui comprend les photos livetweetées pendant la visite (portant le tag #livetweet), ainsi que d’autres initialement non postées.

Exposition du 25 mai au 19 septembre 2011 au Centre Pompidou. J’ai visité l’exposition le mardi 24 mai dans le cadre du vernissage presse.

"Communion" de Matt Pyke, Field & Simon Pyke, photo © James Medcraft, 2011

Idées sorties pour le weekend !

"Communion" de Matt Pyke, Field & Simon Pyke, photo © James Medcraft, 2011

Pour faire suite à mon article sur l’exposition Matt Pyke & Friends à la Gaîté Lyrique, sachez qu’il est à présent possible d’écouter et de télécharger l’hypnotisant morceau composé par Simon Pyke pour l’œuvre Communion, puisque la Gaîté lui consacre un dossier complet. Vous y trouverez une interview du compositeur, ce morceau donc, ainsi que d’autres pièces écrites par Simon et des sources d’inspirations musicales pour son travail. Dépêchez-vous, il ne vous reste que trois jours pour visiter l’expo ! Et si vous passez par la Gaîté ce weekend, faite un tour par LEX, L’Expérience Japonaise, festival qui se propose d’explorer les multiples facettes de la créativité et de la culture japonaise, au-delà des clichés habituels. Et racontez-moi ça, je ne pourrai pas y assister !

Affiche du Festival de l'Histoire de l'art, design © MAJi

À voir ce weekend également : la première édition du Festival de l’Histoire de l’art, créé à l’initiative du Ministère de la Culture, de l’INHA et du Château de Fontainebleau. Visites-conférences, tables-rondes, expositions et ateliers pédagogiques sont au programme de cette première édition mettra à l’honneur l’Italie et le thème de la folie. Buzzeum en parle ici et culture.fr aussi.

En ce moment et jusqu’au 24 juillet (bon oui, vous avez encore le temps), la Cité de l’Architecture et du Patrimoine propose La ville fertile, une exposition étonnante, qui explore les enjeux de la nature dans la ville à l’heure où développement durable et éco-conception sont les maîtres mots de l’urbanisme. La scénographie est ambitieuse : les voûtes des caves du Palais de Chaillot ont été transformées en véritable jungle pour la première partie de l’exposition, qui met en lumière une sélection de projets internationaux innovants. Je vous conseille notamment la vidéo qui suit le montage de NYC Waterfalls, chutes d’eau artificielles montées à New York par Olafur Eliasson. La seconde partie, plus consensuelle, fait la part belle aux plans, maquettes et carnets de croquis, autour de sept thématiques parmi lesquelles l’eau, le feu, le terre.

Et pour finir, je vous laisse avec le teaser de Paris-Delhi-Bombay… qui ouvre aujourd’hui au Centre Pompidou et que j’ai pu visiter hier. Je prépare un article sur l’expo qui croisera plusieurs media, mais chut, c’est pour bientôt !

Matt Pyke & Friends © Universal Everything

Matt Pyke & Friends, « Super Computer Romantics » à la Gaîté Lyrique

Matt Pyke & Friends © Universal Everything

Matt Pyke & Friends © Universal Everything

Du 21 avril au 27 mai, la Gaîté Lyrique présente Matt Pyke & Friends, « Super-Computer-Romantics ». L’exposition, dont la commissaire associée est Charlotte Léouzon, une collaboratrice de Matt Pyke, présente 12 pièces du designer britannique et a donné lieu à une conférence/rencontre avec les artistes le mercredi 11 mai dernier.

À 36 ans, Matt Pyke a travaillé pour de nombreuses marques internationales : AOL, Apple, Nokia, Audi ou encore Chanel. De son propre aveux, son style évolue entre deux écritures visuelles : des travaux très pop, grouillants de références et graphiquement chargés d’un côté et de l’autre, des productions plus minimales dans des atmosphères épurées. Très inspirée de la nature et du vivant, ce qui peut sembler paradoxal pour un motion designer utilisant des outils numériques, il déclare : « I am more interested in reading books and magazines about science and biology than design » (Je m’intéresse davantage aux livres et magazines de science et de biologie qu’à ceux qui traitent de design, à propos de 76 seeds). Sa démarche se caractérise par un travail toujours participatif, en collaboration avec de nombreux intervenants : designers, ingénieurs, programmeurs, artistes, tels que Marcus Wendt et Vera-Maria Glahn du studio Field, Karsten Schmidt de PostSpectacular ou encore son frère Simon Pyke pour la musique.

Algorythmes pop

Parmi les douze œuvres présentées, trois ont retenu mon attention : Transfiguration, Supreme Believers et surtout Communion. Le teaser ci-dessous montre un aperçu de Transfiguration, ainsi qu’un extrait de Can’t stop que j’évoquerai plus loin.


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Présentée au sous-sol de la Gaîté Lyrique, Transfiguration est une projection sur grand écran accompagnée d’une bande sonore et encadrée par des néons de couleurs. Une forme humanoïde marche, comme indéfiniment, tandis que sa texture se transforme périodiquement : métallique, minéral, poilu, liquide… « Sculpture vivante ou peinture évolutive » selon Charlotte Léouzon, Transfiguration est une pièce surprenante : l’association entre la musique et l’image donne une sensation presque physique du personnage et de ses changements. Lorsqu’il est de pierre, le son est lourd, lorsqu’il devient bulle, un son aérien se fait entendre. Et s’il est de métal, des cliquetis résonnent. Interrogé pendant la conférence sur la temporalité dans son travail, Matt Pyke précise : « There is a momentum in the gallery, a loop, you know that the guy from Transfiguration will continue walking even when I’ll be back in Sheffield (Il y a comme un refrain, une boucle dans l’exposition, qui fait que le gars de Transfiguration continuera de marcher même lorsque je serai rentré à Sheffield). »

En ce qui concerne l’origine de l’œuvre, il cite le travail du sculpteur taïwanais Ju Ming et plus précisément une pièce qui évoque un homme pratiquant le Tai Chi. L’idée de départ est de concevoir une forme abstraite puis, en la faisant marcher, le spectateur commence à ressentir de l’empathie pour cette forme. Pyke cite aussi l’exemple d’une chaise sur laquelle il place des yeux autocollants, donnant vie au meuble par anthropomorphie. À propos de la signification de Transfiguration, l’artiste évoque le cycle de la vie, l’évolution des technologies primitives vers des matériaux plus modernes, ce qui est complété par Charlotte Léouzon pendant la conférence.


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Visible à la fois depuis la mezzanine et le sous-sol, Supreme Believers (réalisée avec Chris Perry et Simon Pyke) est une projection monumentale qui représente des danseurs semblant lutter pour leur survie. Tentant inlassablement d’atteindre l’extrémité gauche de l’écran sans jamais y parvenir, ils sont atomisés avant d’y arriver : leurs corps deviennent des bulles, des cubes ou encore des feuilles emportés par le vent. Plastiquement, on pense aux terribles pouvoirs de Jean Grey/Phoenix dans X-Men 3 ou à une ancienne publicité de Bouygues Telecom pour son iMode au début d’internet sur les portables. Sortes de Sisyphes numériques, ces danseurs semblent évoquer une lutte impossible de l’être humain pour s’élever vers un niveau de spiritualité ou vers une conscience supérieure. Le travail de Matt Pyke n’est pas sans évoquer ces questions, comme le montre la pièce qui m’a le plus marqué, Communion.

Du spirituel dans l’art et dans le numérique en particulier

Sorte de cérémonie religieuse chez d’hypothétiques Papous numériques, Communion est une expérience immersive qui allie son, lumière et motion design, et évoque tout à la fois le dancefloor d’une boîte branchée et un sacrement dans une chapelle digitale. Sur les quatre parois quadrillées de la petite salle plongée dans l’obscurité, d’innombrables personnages s’agitent au son d’une entêtante mélopée frénétique, fuyant d’un mur à l’autre, puis remplissant la totalité des parois, disparaissant à nouveau, passant de tons orangés chauds et roses fluos à des bleus et verts froids. Comme dans beaucoup d’autres pièces de Matt Pyke et de ses complices, les personnages de Communions sont générés par un algorythme basé sur la musique, faisant de l’œuvre une expérience unique qui se réinvente en permanence.

Communion, Matt Pyke & Friends © DR

Communion, Matt Pyke & Friends © DR

Simon Pyke précise : « it’s tribal music with a big vocal sound, like a collective & religious experience (C’est une musique tribale avec une importante partition vocale, comme une expérience religieuse collective) ». Pour ma part, j’ai pensé aux passages de rituels dans Sa majesté des mouches de William Golding remixés par Yuksek, quelque chose d’à la fois érotique et effrayant, sensuel et fascinant. C’est une véritable expérience à vivre et rien de ce que vous pourrez lire ici ou ailleurs ne rendra la réalité d’y être confronté.

Science feat. Nature

Parmi les autres pièces, on peut citer Can’t Stop, un autoportrait psychédélique de l’artiste en penseur (devant la grand salle, premier étage) qui n’est pas sans évoquer Magritte par sa force surréaliste. L’exposition montre également deux œuvres très graphiques : Electric Trees, dans une alcôve du sous-sol et 76 seeds. Dans Electric Trees un tube néon de lumière noire, relié à un capteur de présence, ne s’active que lorsqu’un visiteur pénètre l’alcôve et révèle les feuilles des arbres dessinées selon un algorythme récursif.

Electric Trees, Matt Pyke & Friends © Maxime Dufour

Electric Trees, Matt Pyke & Friends © Maxime Dufour

Enfin, avec 76 seeds, une série de croquis dessinés quotidiennement, le designer inverse les rôles et devient la machine. Pendant 76 jours, il a dessiné en suivant les instructions d’une application iPhone développée exprès, selon quatre critères : l’énergie, le comportement, la complexité et la matière. Le résultat donne un assemblage hétérogène de croquis aux traits divers, mouvants, surprenants qui n’est pas sans évoquer un cabinet de curiosité graphique à l’ère du numérique.

Designer ou artiste ?

Conférence autour de l'exposition "Matt Pyke & Friends" © Sébastien Magro

Conférence autour de l'exposition "Matt Pyke & Friends" © Sébastien Magro

Pendant la conférence, l’épineuse question de la relation entre design et art se pose. Pour Charlotte Léouzon, nous vivons une époque de décloisonnement entre les disciplines, les artistes sont aujourd’hui tout autant directeurs artistiques que plasticiens et passent souvent de productions de commandes à des œuvres « à vocation artistique ». Venant appuyer son propos, Marcus Wendt précise que Londres lui semble plus ouverte à ce décloisonnement, là où l’Allemagne pratique une séparation plus radicale entre art et design, raison du déménagement de Field pour la capitale britannique. Pour conclure, Matt Pyke se définit comme designer avant tout : les marques et les projets publicitaires qu’il conçoit pour elles lui permettent de développer son travail artistique. Mais ces deux démarches ne sont pas opposées ou parallèles mais entrelacées, puisqu’à plusieurs reprises, des éléments fonctionnels ou formels présents dans ses œuvres ré-apparaissent dans ses annonces publicitaires et réciproquement.

La conférence a été également l’occasion de découvrir d’autres travaux de Matt Pyke et de ses compagnons, telle que leur première pièce présentée au public, Forever, montrée en 2009 au Victoria & Albert Museum de Londres et réalisée en collaboration avec Karsten Schmidt et Simon Pyke. Un autre très beau projet de Matt Pyke est Advanced Beauty, une série de 18 sculptures sonores produites en collaboration avec son frère Simon et des artistes américains et britanniques pour la plupart, que vous pouvez retrouver en podcast sur iTunes et en rétrospective à la Gaîté le dimanche 22 mai de 14h à 18h. Ci-dessous, quelques images du projet et son making-off.


Si la vidéo ne s’affiche pas, cliquez ici.

Pour approfondir

À propos de l’exposition, je vous suggère la lecture des articles de Libération et Les Échos qui consacrent un petit sujet vidéo à l’expo. Côté blogs, voyez Eye Magazine (En) et lisez l’article de Noëmie Roussel sur ZestForArt. Enfin, Carpe Webem propose une réflexion sur la nature de l’art numérique à travers le travail de Matt Pyke.

Je vous incite à visiter le site de Matt Pyke car, au-delà d’y voir des photos de l’exposition, vous pourrez y apercevoir quelques instantanés du chantier de la Gaîté. La préparation de l’exposition ayant débutée il y a plus de 2 ans, le designer et son équipe ont appréhendé les espaces d’exposition du lieu, allant même jusqu’à concevoir un modèle 3D qui a été utile au personnel de la Gaîté.

Vous pouvez en savoir plus sur le travail de Charlotte Léouzon sur son blog ou sur le site de son agence, Va Voom.

J’ai visité l’exposition une première fois le 4 mai dans le cadre des Rencontres culture numérique, puis en visite guidée avec l’artiste le 11 mai. J’ai assisté à la conférence le même jour, à 19h.
MÀJ du 18/05/11 : ajout du lien vers le blog ZestForArt.

« Attaché » de David K. Ross au Musée d'art contemporain de Montréal (MAC) en 2009.

« Attaché » de David K. Ross au MAC, Montréal

« Attaché » de David K. Ross

« Attaché » de David K. Ross

Canadien né en 1966, David K. Ross vit et travaille à Montréal. Il s’intéresse aux périphériques de l’exposition : le montage, le démontage, l’entreposage, la mise en caisse. Pour « Attaché », il s’est intéressé au code coloré adopté par les institutions canadiennes au milieu du XX°s pour identifier l’origine des caisses de transport des oeuvres : rose pale jusqu’en 1989 puis pourpre pour le Musée d’Art Contemporain de Montréal, ocre jaune pour le Musée des Beaux-Arts de Montréal ou encore bleu sombre pour le Centre Canadien d’Architecture. Ironiquement, ce système coloré est instauré au moment où émergent des pratiques picturales fortement liées à la couleur, telle que l’expressionnisme abstrait ou le colour field painting [En]. Aujourd’hui, ce code coloré pourrait bien disparaître pour laisser place à d’autres systèmes d’identification des caisses.

Dans la première salle sont exposés une douzaine de tableaux, dont chacun représente un détail photographique agrandi de la caisse qui le contient. Les tableaux portent le nom des lieux dont ils illustrent la caisse : « MBAM/MMFA » pour le Musée des Beaux-Arts de Montréal/Montreal Museum of Fine Arts ou « CCA » pour le Centre Canadien d’Architecture. Il en découle une vraie qualité plastique et graphique indéniablement liée au colour field painting : effets de matières, jeux de relief et accidents colorés… Toutes les pièces, issues de la collection de l’artiste, sont des impressions latex sur toiles dont les dimensions finales sont légèrement plus petites que la caisse pour pouvoir les y placer. David K. Ross propose ainsi un rapprochement astucieux teinté d’ironie entre la création de ce code coloré et l’émergence des mouvements artistiques préoccupés par la couleur.

La seconde salle présente « 396 x 534 x 762 » (2010), une vidéo fascinante et précieuse pour qui aime connaître les « dessous » de l’exposition. David K. Ross y projette un film documentant le montage de l’exposition « Attaché ». On y assiste à l’entreposage des caisses une fois les oeuvres déballées et installées, puis au montage de la cloison qui ferme l’espace d’exposition (pose d’une armature en poutre légère d’aluminium, pose de blocs de plâtre, enduit, peinture). Jolie mise en abyme de l’exposition, le visiteur assiste à la création du mur qui lui fait face, dans un habile jeu de caché/dévoilé. C’est là toute la richesse du travail de Ross : « Attaché » est à la fois une illustration des procédés classiques de l’exposition (tableaux accrochés aux murs blancs dans la première salle, oeuvres aux titres sibyllins sur des cartels normés) tout autant qu’à une réflexion sur la nature de l’exposition : qu’est-ce qu’on montre ? pourquoi ? comment ? avec quels artifices, quels outils ?

Seul point noir de la présentation : le texte d’introduction de la commissaire Josée Belisle. Principal élément de médiation, premier contact avec les visiteurs par son positionnement en préambule de l’exposition, il est très long et difficile d’accès. De très longues phrases, dont certaines sont particulièrement peu digestes et demandent un sérieux effort de concentration, à l’image du premier paragraphe composé d’une seule phrase. Au final, ce texte vient compliquer le propos de David K. Ross plutôt que de l’éclairer, alors même que la réflexion de l’artiste sur la nature de l’exposition est riche et astucieuse, mais simple.

Exposition du 21 mai au 6 septembre 2010, commissaire : Josée Bélisle. J’ai visité l’exposition le 4 août 2010.

Capture d’écran de la page de l'expos sur le site du MAC

« En verre, sous verre et… sans verre » au MAC, Montréal

Capture d’écran de la page de l'expos sur le site du MAC

Capture d’écran de la page de l'expos sur le site du MAC

Dans le cadre de l’événement « Montréal, ville de verre », le Musée d’art contemporain de Montréal présente une sélection d’oeuvres issues de ses collections et réunies autour du verre. L’exposition explore diverses thématiques liées à ce matériaux : transparence, solidité, rigidité mais aussi poésie et violence.

Parmi les douze pièces présentées, quelques unes émergent, toutes d’auteurs québécois : il y a d’abord « Le tournis » (2008) de Gwenaël Bélanger (dont on conseille le site, bien construit et très complet), une vidéo fascinante, représentant un miroir qui éclate, cadré au plus proche du sol. Accompagnée d’une bande sonore agressive, la projection, réalisée en stop-motion, mêle poésie et malaise physique avec une certaine habilité. Puis viennent deux pièces de Claudie Gagnon, « Les hôtes » (2007), une impressionnante table dressée de vaisselle en verre, surmontée par « Le grand veilleur » (2007), un lustre de verre. L’opulence et la débauche de moyens de l’installation semblent nous interroger sur la futilité du luxe et de la société de consommation. Elle installe un malaise qui nait de la confrontation entre la puissance de l’accumulation et fragilité apparente de la vaisselle exposée. Enfin, « Classifié » (2003) de Claude Hamelin, un meuble de rangement en verre, qui renferme des tas de papiers blancs soigneusement disposés et qui n’est pas sans évoquer le monde du travail et son obsession pour le classement. À ce propos on conseille la lecture d’un article d’Élise Thierry consacré à cette oeuvre sur le blog Les archives à l’affiche.

Malgré ces quatre pièces de qualité, l’exposition peine à installer une cohérence entre les oeuvres, et aucun dialogue entre elles ne semble émerger.

Exposition du 24 avril au 3 octobre 2010, commissaire : Josée Bélisle, conservatrice de la collection permanente du MAC. J’ai visité l’exposition le 21 juillet 2010.

Beat Takeshi Kitano à la Fondation Cartier

« Gosse de peintre » de Beat Takeshi Kitano à la Fondation Cartier

Beat Takeshi Kitano à la Fondation Cartier

Beat Takeshi Kitano à la Fondation Cartier

La Fondation Cartier pour l’art contemporain présente actuellement une exposition conçue expressément pour ses espaces par le japonais Takeshi Kitano. S’il est surtout connu en France pour ses réalisations musclées, mises en scènes d’univers violents empruntes d’humour noir, il se présente souvent au Japon sous les traits de Beat Takeshi, humoriste télévisuel connu pour ses gags absurdes.

L’exposition, très brouillon, ressemble à un parc d’attraction sur deux étages. Elle va dans tous les sens et ne prend pas vraiment la peine de formuler un propos cohérent. La majorité des oeuvres de Kitano ne dépasseraient pas la galerie de quartier si elles n’étaient signées de sa main. Son trait, autant dans l’illustration que dans la peinture n’a rien de très élégant. L’univers est indéniablement créatif et riche de références, comme en témoignent quelques pièces, telles que le théâtre de marionnette au rez de chaussée, drôle, léger et graphiquement sympathique, mais aussi au sous-sol, la collection de vases, poétiques, simples mais efficaces ou encore les animaux chimériques sont drôles et décalés.

Quoiqu’il en soit, c’est une jolie exposition pour les enfants, qui se sont montrés très réceptifs pendant la visite, mais beaucoup moins pour les parents qui feront rapidement le tour.

« Beat Takeshi Kitano, gosse de peintre », jusqu’au 12 septembre 2010 à la Fondation Cartier. J’ai visité l’exposition le samedi 27 mars 2010.

"Contreforme" © Mathieu Harel-Vivier (2009)

Rencontre avec Mathieu Harel-Vivier, plasticien et photographe

Contreforme, Mathieu Harel-Vivier (2009)

Contreforme, Mathieu Harel-Vivier (2009)

On poursuit les rencontres avec Mathieu Harel-Vivier, 27 ans, plasticien et photographe, qui vit et travaille à Rennes.

Parle nous de ton parcours, comment es-tu arrivé à la photographie ?

J’ai suivi un cursus complet en arts plastiques jusqu’au master à l’Université Rennes 2 avant de mener un travail de recherche en thèse au sein de l’équipe d’accueil « Arts : pratiques et poétiques dans le laboratoire l’œuvre et l’image ». J’ai écrit un mémoire de master intitulé Figure de l’absence, une pratique du sténopé, dans lequel il s’agissait de développer une étude théorique, en corrélation avec un travail artistique sur le sténopé employé dans un dispositif de mise en scène pour générer une image. Refusant la conception d’une image vécue comme preuve d’existence et souhaitant ne pas documenter le réel, j’ai choisi de m’intéresser au médium, à ses caractéristiques temporelles, à sa mise en espace. Aussi, c’est avec un regard constamment porté sur l’extérieur et via la pratique – quelques heures passées dans le labo – que je me suis intéressé à la photo.
Une autre pratique, cette fois documentaire, m’a mené vers un usage différent de la photographie. Après avoir travaillé avec Alexandre Perigot à plusieurs reprises, j’ai réalisé les visuels de ses expositions à Bialystok, Lisbonne, ou Cajarc. Depuis, j’ai régulièrement l’occasion de répondre à des missions pour photographier des expositions. J’ai par exemple été sollicité pour l’élaboration du catalogue lors de la première édition des Ateliers de Rennes – Biennale d’art contemporain.

Quels sont les photographes (ou les courants photographiques) qui te touchent, dont tu apprécies le travail ?
J’apprécie profondément le travail d’un artiste lorsque l’expérience liée à la production de l’oeuvre est envisagée comme une modification des perceptions habituelles, en somme lorsqu’il transforme notre rapport à la réalité. Sans avoir forcément les mêmes noms en tête que Garance, je suis aussi très intéressé par un travail faisant communiquer photographie et sculpture, et pense par exemple à la série Chair de Richard Artschwager et Ouverture de Jean-Marc Bustamente. Les deux œuvres présentées par Jeff Guess au Mois de la Photo à Montréal concentrent elles aussi une manière de penser la spatialisation de l’image fait un retour sur le principe à l’origine de la formation de l’image. Autour de Foto povera se sont regroupés plusieurs artistes qui possèdent une conception de l’image qui me séduit beaucoup dans la définition qu’en fait Jean-Marie Baldner, « se faire plaisir » d’autant que le terme autour duquel ils se regroupent n’est pas sans lever la polémique. Par ailleurs, plusieurs rencontres avec les œuvres de certains artistes me sont restées en mémoire, comme la pratique de dessins de Richard Fauguet (voir l’exposition Pas vu, pas pris, au Plateau-FRAC Île-de-France en 2009), de scénographie et d’appropriation de John M. Armleder, de fragmentation d’Éric Rondepierre, d’agencement chez Sam Taylor Wood, de narration chez Ulla Von Branderburg et de collage chez John Stezaker

Aujourd’hui, quelles sont tes différentes activités ?
Je suis artiste plasticien et photographe. Je prépare en ce moment une exposition au WE Project à Bruxelles avec Etienne De France sur invitation de l’association Sans titre 2006 qui se charge du commissariat. Il s’agit de travailler les relations qu’entretiennent nos deux pratiques. En parallèle à ce travail artistique, je prépare une thèse en arts plastiques sur l’image photographique et m’intéresse aux images en perte de réalité, abstraites et fictionnelles. Je fais partie du comité de lecture de la Revue 2.0.1. (revue de recherche sur l’art du XIXe au XXIe siècle).

Autrement, je travaille au Centre Culturel Colombier à Rennes, un équipement culturel associatif conventionné par la ville de Rennes sur des missions d’intérêt général à caractère éducatif et culturel. La majorité de ses activités sont orientées vers les arts plastiques. Autour de la programmation en art contemporain se tisse un travail en direction du public de quartier, des scolaires, des étudiants, et dans ce contexte je m’occupe de la coordination des activités et suis responsable des accueils du public scolaire.

À quoi ressemble le paysage culturel rennais ? Quels sont les lieux, les galeries, les artistes ?
Au regard du nombre de structures, il me semble que le paysage culturel rennais est assez dense en termes de propositions. Si l’on s’en tient aux arts plastiques, Rennes possède de nombreux espaces d’expositions et initiatives en direction de l’art contemporain et des artistes. Le Fond Régional d’art contemporain de Bretagne attend la mise à disposition de ses nouveaux locaux dans le nord-ouest de la ville. Le Musée des beaux-arts réouvre ses portes. L’ERBA (Ecole régionale des beaux-arts) vient de changer de direction et entend promouvoir Les galeries du Cloître comme un espace d’exposition pour les artistes et les étudiants. L’Université Rennes 2 possède un département arts plastiques et un espace d’exposition de haute tenue géré par des étudiants : La galerie Art & Essai.

En plein centre ville de Rennes se trouve La criée, le centre d’art contemporain en régie municipale. La ville soutient également plusieurs espaces comme 40mcube dédié principalement à la production d’œuvres contemporaines et qui vient d’inaugurer un parc de sculptures. La galerie DMA ouverte en 2008 présente le travail de designers et d’artistes lié aux problématiques art, design et sociétés. La même année des étudiants de l’ERBA ouvrent la galerie Sortie des artistes afin de promouvoir la jeune création. La galerie Oniris représente plusieurs artistes de renommée internationale. Le Centre Culturel Colombier dispose d’un espace d’exposition qu’il met à contribution à travers des résidences d’artistes et une programmation souvent liée aux enjeux de territoires, d’espaces cartographiés, de relation entre espace public et espace privé. Le Grand Cordel est un des lieux qui participent à la vie culturelle avec un espace d’exposition généralement occupé par des jeunes artistes. Le Triangle, plateau pour la danse possède une galerie connue pour la présentation de travaux d’artistes photographes. Le Bon Accueil est également un des lieux reconnus pour son travail d’accompagnement des plasticiens vers l’exposition mais également vers leur professionnalisation via la Fédération des Réseaux et associations d’artistes plasticiens.

Chaque année fin novembre, un événement se développe autour de l’ouverture au public d’un nombre important d’ateliers et ateliers-logements distribués aux artistes par la ville de Rennes. Et Ce qui vient, en 2010, est la deuxième édition de la Biennale d’art contemporain présentée au Couvent des jacobins et dans plusieurs lieux culturels cités plus haut.

Peux-tu nous parler plus précisément de ta pratique plastique et photographique ?

Je m’intéresse en particulier aux modes d’apparition et de fabrication de l’image photographique : réalisées sans appareil, détériorées, projetées ou agencées dans l’espace, je produis des images en perte de réalité. Je porte un grand intérêt à l’économie de production de l’image avec l’utilisation de boîte sténopé en carton, l’intervention directe sur l’image, l’assemblage d’images… À la différence d’un attachement commun à la réalité tendant à nier la matérialité de l’image, le plus souvent je choisis un sujet qui vise à mettre en évidence les qualités des supports photographiques. Parfois proche d’un usage amateur de la photographie, ce travail vise la puissance fictionnelle et onirique de l’image, afin de considérer une image qui ne repose plus seulement sur une dialectique de l’enregistrement documentaire et de la composition picturale. Du Polaroid (Spectre, 2008) aux agencements en constellation de tirages de divers formats (Errance, 2009), ou encore au sténopé (Sténopé, 2005) à l’installation photographique sur table lumineuse (Spectres, 2009), je suis attentif au dialogue qui s’instaure entre la spatialisation de l’image et sa représentation.

Comment vois-tu ton avenir professionnel ? Dans quelle direction souhaites-tu aller ?
Je viens d’entrer dans un atelier-logement de la ville au mois de janvier, aussi je vais pouvoir me consacrer davantage à mon travail artistique à ma thèse et réfléchir autrement à la mise en espace de mon travail. Pourquoi pas penser l’image en volume, travailler avec un artiste qui pense les choses de cette manière…